La mort n'est pas une salope

Uncategorized Jun 28, 2021

Après avoir publié mon premier livre, jaillit tel un cri du fond de mes entrailles suite à la mort de mon fils aîné, j’ai eu l’idée de participer à un atelier d’écriture. Aller apprendre a posteriori comment écrire.
Les premiers exercices sont stimulants. Puis nous passons à l’acte : produire un texte. Auparavant, nous devons choisir notre personnage principal… la mort se présente à moi sans effort.
La mort est là, elle rôde invisible et omniprésente, même si beaucoup préfèrent la reléguer dans ses propres couloirs. Elle ne sort que déguisée et super maquillée. J’oserais même dire avec une pointe d’ironie, embaumée. Elle est enveloppée sous des couleurs discrètes. Du noir, devenu non plus synonyme de deuil mais de chic, elle est passée au gris foncé ou au bordeaux. Certains corbillards affichent même des teintes marron glacé. Glacial, froid… neutre.
La mort adopte un manteau sobre, austère, rehaussé de dorures, de colifichets clinquants, parce que personne ne veut voir ce qu’il croit être sombre. La mort est décolorée, pâle, elle étouffe sous le masque de la discrétion. Elle est si souvent malvenue, c’est l’invitée que l’on ne peut refuser, l’invitée surprise et redoutée car elle fait tâche dans le décor d’une vie paisible. Les gens tentent de la faire disparaître derrière les rideaux, ou la cache dans le placard. Elle reste poliment sur une chaise, en retrait, prête à se révéler au moment le plus inopportun. En vérité ce
n’est pas elle qui se dissimule, ce sont les hommes qui ne veulent pas la voir et lui prêtent mille maux.
Devant tant d’hostilité elle se rebelle :
− Vous ne voulez pas de moi ? Vous ne voulez pas me voir ? Vous ne voulez pas me recevoir ? Vous oubliez de m’inviter? Et bien je vais ruser, je vais retourner contre vous les artifices, je vais vous surprendre ! Ainsi elle est devenue la Grande faucheuse, la parente éloignée à qui l’on s’adresse uniquement par obligation. Elle est détestée, crainte : elle se rend détestable, odieuse. Elle est le reflet de notre regard….
Jusqu’ici je n’avais pas trop de point de vue sur elle. Je ne la regardais pas vraiment, comme une mendiante dans la rue que je n’ose regarder dans les yeux. Pourtant elle s’était déjà invitée plusieurs fois dans ma vie : emportant cousins, cousines, oncles et tantes, Maman, Papa, amis… Je n’éprouvais pas de sentiments envers elle. Je ne l’acceptais peut-être pas comme une fatalité, ni une bienvenue, plutôt avec une certaine résignation, le « C’est comme ça, c’est la vie… ».
Elle m’a interpellée quand j’ai eu un cancer en 2015. Elle est venue me faire de l’oeil… elle m’a drôlement impressionnée à ce moment-là. Je lui ai dit :
− J’ai même pas peur, viens si tu veux, emmène-moi, ce sera dur pour mon mari et nos enfants, mais pour moi c’est ok. Cela la déconfite et elle est partie. Elle m’a laissée tranquille.
Début 2019, elle est allée séduire Louis, mon fils aîné… Elle lui a tourné autour pendant dix-huit mois, comme une amante en mal d’amour. Je l’ai ignorée, j’apercevais bien son ombre parfois. Je la trouvais encore répugnante, et gonflée d’avoir des vues sur ce jeune homme brillant, bon, doté d’une intelligence exceptionnelle, posé, fêtard, foncièrement bon, atypique.
− Franchement mais pour qui se prend-elle, celle-là ?
− Non mais, tu sais à qui tu t’adresses ? Non mais dis-donc, reste à ta place, tu ne fais pas partie de notre vie ! Nous sommes en plein épanouissement, Louis arrive à un niveau de maturité impressionnant, agréable, il est fougueux de projets, tous nos appétits de vie sont aiguisés, nous ne t’avons pas mise au menu, tu es le plat que personne ne goûte… qui reste à moisir sur la table.
Mais en août 2020 elle rameute, elle arrive à grand pas, elle trépigne, elle insiste. Soudain elle est là, en face de nous. Je suis encore tremblante, je n’y crois pas.
− Mais qu’est-ce que tu viens foutre là, non, tu es trop moche, tu es trop laide ! Je refuse de la recevoir, je la repousse. Je ne comprends pas son insistance.
− D’où elle sort celle-là ? Louis, qu’est-ce que tu lui as fait croire ? Tu ne nous as pas dit que tu avais flirté avec elle, que tu l’avais apprivoisée ou qu’elle t’avait séduite. Ça ne peut pas être si violent ni si soudain. Je résiste, je demande un miracle et je baisse les armes.
− Alors la mort, tu vois que je ne lutte pas contre toi, mais pour mon fils, pour lui, pas pour moi. Je veux être sûre qu’il t’ait choisie.
Avec lui, vous êtes sympas, vous nous offrez deux semaines de répit avant de nous mettre devant le fait accompli : vous deux c’est une histoire sérieuse, c’est pour de bon. Vous n’allez pas vous quitter. Jusqu’au bout je crois encore que vous allez nous quitter, que tu vas nous enlever Louis.
Tu ne nous l’enlèves pas. Tu ne fais rien d’ailleurs. Il part, il s’en va en paix poursuivre son chemin. Au moment où il franchit le passage, je lui dis :
− Va en paix Fils ! À cet instant-là, le 7 août 2020 je vois le vrai visage de la mort, c’est fulgurant, ça ne dure qu’une fraction de seconde.
Je vois cette figure rayonnante de lumière et de beauté. Je la vois et j’ai confiance ; je la vois, et je l’oublie. Je cligne des yeux, ai-je rêvé ? J’ai bien vu la mort, cette merveille. Elle n’était pas sombre ni lugubre, ni une sorcière monstrueuse. Elle −c’était bien elle− était aussi belle qu’une fée.
Ce jour-là mon monde s’écroule et l’immensité se dévoile à moi.
Quelque fois je crois que ce n’était qu’un mirage, je referme les yeux et retourne par intervalles dans la pièce de théâtre où la mort joue le rôle de la salope de faucheuse… mais la pièce est trop grossière pour être prise au sérieux.
La mort, quand elle n’est plus couverte de la peau d’âne révèle la splendeur du passage qu’elle est vers la vie éternelle.
Aujourd’hui je l’ai adoptée comme une amie, elle m’est devenue familière et je lui laisse vivre sa vie. Je ne m’inquiète pas de ses absences, je ne redoute pas sa présence.
Je la questionne et la regarde dans les yeux, je fais connaissance avec elle. Elle m’a confié combien elle souffre de cette mauvaise réputation qui lui colle à la peau. Je lui ai promis de réparer cela.
Je parle d’elle tous les jours, je converse sur elle avec Louis. Je la découvre si humaine.
La mort est humaine.
Elle n’est pas une salope.

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